
Feminist Justice Fellowship
Cet article, réalisé dans le cadre du programme Feminist Journalist Fellowship, fait partie d'une série mettant en avant le travail de nos boursières, élaborée en collaboration avec Global Voices et Noor.
Son cas a suscité un débat public sur les conditions d'accès des détenus aux soins médicaux
Initialement publié le Global Voices en Français

Ekachai Hongkangwan. Photo de Yostorn Triyos (Realframe). Source: Prachatai, partenaire de contenu de Global Voices. Utilisée avec permission.
Cet article a été publié par Prachatai, un site d'information indépendant thaïlandais. Une version éditée a été republiée par Global Voices dans le cadre d'un accord de partenariat de contenu.
Ekachai Hongkangwan est un citoyen ordinaire qui a soudain émergé comme une “figure secrète” sur la scène politique thaïlandaise après le coup d'Etat de 2006, lequel a non seulement remodelé le cours de la politique thaïlandaise, mais a aussi bouleversé sa vie de manière irréversible. Bien qu'il ait été arrêté à plusieurs reprises et confronté à de nombreuses menaces de mort pour ses actes symboliques de résistance, Ekachai est resté infatigable dans la poursuite de son activisme.
La détérioration de son état de santé en détention met en lumière un débat plus large: l'accès aux soins médicaux — un droit humain fondamental — trop souvent inaccessible aux prisonniers en Thaïlande. La situation est d'autant plus critique pour les “prisonniers d'opinion,” emprisonnés simplement pour avoir critiqué ou défié les autorités.
Après avoir obtenu son diplôme dans une université privée, Ekachai gagnait sa vie en vendant des tickets de loterie sur internet, mais le coup d'Etat de 2006 a bouleversé son existence. Sa seule source de revenus a disparu lorsque le projet de loterie en ligne a été annulé.
Auparavant peu intéressé par la politique, Ekachai s'est progressivement engagé et a commencé à s'y former, tant en thaï qu'en anglais.
Il a attiré l'attention pour la première fois le 11 mars 2011, après avoir été arrêté lors d'une manifestation organisée par les “Daeng Siam” (les Chemises rouges), un groupe dirigé par le critique politique thaïlandais Surachai Sae-dan, aujourd'hui porté disparu.
Cet incident a conduit à sa première inculpation en vertu de loi thaïlandaise draconienne sur la diffamation royale, qui interdit aux citoyens de critiquer la famille royale. Cette inculpation reposait sur deux éléments qu'il vendait lors de la manifestation : le DVD d'un documentaire réalisé par le média australien ABC traitant de la politique thaïlandaise, évoquant des rumeurs concernant le prince héritier, aujourd'hui le roi Vajiralongkorn, ainsi qu'un ensemble de documents WikiLeaks .
Ekachai a révélé que son intention été simplement de diffuser aux Thaïlandais des informations présentées sous la perspective des médias étrangers, afin qu'ils puissent comprendre comment la Thaïlande était perçue à l'international. De plus, à l'époque, la société thaïlandaise était profondément divisée, et il estimait que les médias ne remplissaient pas leur devoir.
Ekachai a passé deux ans à se battre dans sa première affaire de diffamation envers la royauté. Il a obtenu une libération provisoire pendant la durée du procès. Cependant, le 28 mars 2013, il a été condamné à deux ans et quatre mois de prison ferme. En 2015, La Court suprême a annulé le verdict initial et prolongé sa peine de quatre mois supplémentaires.
Après sa libération, Ekachai est resté actif à travers ses écrits. Son travail allait de recherches historiques à une série de propositions de réformes militaires, ainsi qu'à des mémoires sur sa vie en prison.
Il n'a pas abandonné son engagement, même alors que la répression politique s'intensifiait sous le Conseil national pour la paix et l'ordre (NCPO), la junte militaire qui a dirigé la Thaïlande de mai 2014 à juillet 2019, à la suite du coup d’État de 2014. Pendant une grande partie de son règne, le NCPO a instauré la loi martiale et cherché à faire taire les critiques et les opposants. Au cours de cette période, la campagne la plus marquante d'Ekachai fut son combat pour l'ouverture d'une enquête sur le scandale des montres de luxe impliquant Prawit Wongsuwan, ancien ministre de la Défense et Vice-président du NCPO. Il menait son militantisme avec un style personnel bien à lui.
Entre 2017 et 2019, il a été physiquement agressé et menacé de mort à six reprises, sa voiture a également été incendiait à deux reprises. Selon des avocats thaïlandais défenseurs des droits humains, Ekachai a été inculpé dans 30 affaires, dont la plupart ont été jugées. Il a été incarcéré sept fois.
Il a révélé en 2019 que son approche du militantisme différait de celle des mouvements de protestation traditionnels. L'ancienne méthode, consistant à mobiliser des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes, s'est soldée par une répression violente. Selon lui, les grandes manifestations étaient difficiles à contrôler.
“Donc l'activisme ne doit pas se limiter uniquement aux rassemblements. Les résultats des élections ont déjà clairement montré que les gens ne soutiennent plus les manifestations de grande envergure qui implique la fermeture des rues. Nous devons trouver d'autres moyens. Je préfère agir seul et faire la une de l'actualité,” a déclaré Ekachai.
Sa dernière arrestation, en 2020, a mis en lumière un autre problème majeur. Ekachai a été inculpé en vertu de l'article 110 du Code pénal, réprimant tout acte de violence portant atteinte à la liberté de la Reine. Les procureurs n'avaient pas retenu cette accusation contre quiconque depuis des décennies — elle a été “appliquée pour la première fois dans l'histoire moderne,” selon des avocats thaïlandais défenseurs des droits humains (TLHR). La peine est très lourde et peut aller de 16 à 20 ans de prison jusqu'à la réclusion à perpétuité, que l'infraction ait été commise ou simplement tentée.
Cette affaire repose sur une manifestation qui s'est déroulée le 14 octobre 2020, alors qu'une mobilisation massive pro-démocratique, menée pas des jeunes, éclatait à travers le pays. Ce jour-là, les manifestants se sont rassemblés devant l'emblématique Monument de la Démocratie à Bangkok avant de marcher vers le siège du gouvernement.
Certains manifestants, arrivés plutôt, attendaient aux abords du bâtiment gouvernemental. Le cortège de la Reine passait au même moment. Ils n'ont ni bloqué le cortège ni lancé d'objets sur les véhicules, et sont pourtant inculpés d'actes de violence portant atteinte à la liberté de la Reine.
Selon la police, cette route ne faisait pas partie de l'itinéraire habituel du cortège, mais celui-ci l'a choisi en dépit des recommandations d'emprunter des voies alternatives, la manifestation se déroulant à proximité du siège du gouvernement.
Aucune annonce n'a été faite. Les informations dont disposaient les responsables, à travers les différentes agences et niveaux opérationnels, variaient considérablement. Un officier chargé du contrôle de la foule a même témoigné qu'il avait été informé moins de cinq minutes avant l'arrivée du cortège royal.
Le 28 juin 2023, le tribunal de première instance a acquitté Ekachai et les autres militants, estimant que l'incident résultait d'un malentendu causé par la police. Deux ans plus tard, cependant, la cour d'appel a annulé le verdict initial, jugeant que les manifestants étaient conscients du passage du cortège royal et entendaient le bloquer.
Quatre accusés ont été condamnés à 16 ans de prison, tandis qu’ Ekachai a écopé de 21 ans et quatre mois en raison de sa précédente condamnation pour diffamation royale. Il est désormais détenu depuis six mois.
La santé d'Ekachai s'est détériorée en prison. Il souffre d'une hypertrophie de la prostate et d'intenses douleurs abdominales dans la zone où il a précédemment subi une intervention pour un abcès hépatique. Il a été rapporté qu'il pourrait avoir besoin d'une nouvelle opération majeure.
Son avocat a demandé son transfert à l’hôpital pénitentiaire, mais cette requête a d'abord été rejetée. L'administration pénitentiaire a déclaré qu'il serait transféré le mercredi 11 mars.
A la suite de cette affaire, les conditions d'accès aux soins médicaux pour les détenus dans les prisons thaïlandaises ont été largement remises en question.
L'année dernière, l'ancien premier ministre Thaksin Shinawatra, qui purge une peine d'un an de prison pour abus de pouvoir, a été transféré à l'hôpital dès sa première nuit de détention en raison d'une maladie qui aurait été grave, après son exil volontaire.
Il a ensuite été transféré à l'hôpital de la police plutôt que de recevoir des soins à l'hôpital pénitentiaire, où les détenus ordinaires sont généralement envoyés. Cet incident a suscité le mécontentement de l'opinion publique à l'égard de Thaksin ainsi que du système judiciaire et pénitentiaire, dans un contexte où beaucoup pensaient qu'il avait bénéficié d'un traitement de faveur dans le cadre d'un accord politique avec les dirigeants au pouvoir. Certains ont estimé que Thaksin avait simulé sa maladie pour éviter d'être incarcéré.
La vie d'Ekachai ne tient plus qu'à un fil. Deux “prisonniers d'opinion” thaïlandais sont morts en détention après que leur état de santé s'est dégradé en attendant de recevoir des soins médicaux appropriés.
Son cas représente désormais un nouveau défi de taille pour l'administration pénitentiaire.
Du Kenya rural au nord du Nigeria, l'intelligence artificielle transforme les smartphones en laboratoires médicaux
Initialement publié le Global Voices en Français

Un enfant recevant une injection. Photo : Kwameghana via Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0 Deed).
Par Chukwudi Anthony Okolue
En 2024, un cultivateur de maïs âgé de 28 ans, originaire du comté de Siaya, dans l’ouest du Kenya, s'est rendu dans une petite clinique publique parce qu'il souffrait de fièvre. Dix ans plus tôt, il aurait patienté plusieurs jours, voire plusieurs semaines, avant d’obtenir un diagnostic du paludisme, de la typhoïde ou de la dengue. En 2024, il a obtenu un résultat en quatre-vingt-dix secondes. En effet, un agent de santé communautaire a photographié une goutte épaisse à l'aide d'un simple smartphone relié à un microscope portable coûtant 50 dollars américains. Un algorithme d’intelligence artificielle a ensuite analysé l'image et indiqué avec une précision de 98,5 % qu’il était atteint de « Plasmodium falciparum ++ », une précision supérieure à celle de la plupart des techniciens de laboratoire non spécialisés du pays. Le cultivateur est reparti avec un traitement antipaludique adapté le jour même.
Ce projet pilote, mené par le ministère kenyan de la Santé avec le soutien technique de la start-up Ubenytics, est désormais actif dans plus de 420 établissements répartis dans huit comtés. Les premiers résultats de l’étude pilote publiés dans The Lancet Digital Health en mars 2025 font état d’une réduction de 31 % des prescriptions inappropriées d’antibiotiques et une baisse de 19 % des complications graves liées au paludisme dans les zones d’intervention.
Il est important d’apporter quelques précisions terminologiques. Bien que le terme « intelligence artificielle » soit largement utilisé, tant dans les milieux académiques que dans l’espace public, les systèmes évoqués ici correspondent plus précisément à des modèles de langage de grande taille. Ces modèles sont dépourvus d'intelligence générale ; ils effectuent plutôt une reconnaissance statistique rapide des modèles et une génération probabiliste de textes à partir d’énormes quantités de données d'apprentissage. Cet article utilise, lorsque cela est approprié, le terme « LLM » pour refléter cette distinction, tout en reconnaissant que l’IA reste le terme générique sous lequel ces technologies sont souvent classées.
En Afrique de l'Ouest, la start-up ghanéenne Chestify AI, fondée en 2020, utilise des algorithmes d’intelligence artificielle pour aider les cliniciens à interpréter les radiographies pulmonaires et d'autres imageries dans les centres de santé qui manquent de ressources. Elle génère des cartes thermiques visuelles et des scores d'anomalie, qui permettent de détecter des maladies telles que la tuberculose et la pneumonie, accélérant ainsi le diagnostic dans les endroits où les radiologues sont peu nombreux. Déployé dans 25 établissements de santé, Chestify a permis de réduire les délais de diagnostic d'environ 40 %, les rapports d’imagerie étant désormais délivrés en moins de 3 heures au lieu de plusieurs jours.
Des études de validation supervisées par l'OMS sur la détection assistée par ordinateur de la tuberculose à partir de radiographies thoraciques ont démontré des performances élevées et constantes dans les milieux à faibles ressources, avec une sensibilité globale d'environ 94,7 %, souvent équivalente ou supérieure à la précision diagnostique moyenne observée dans les milieux où les capacités en radiologie spécialisée sont limitées.
Le programme de livraison de sang par drone au Rwanda a désormais recourt à des algorithmes de routage, réduisant ainsi le temps moyen de livraison à un délai compris entre 18 et 42 minutes dans les districts difficiles d'accès.
Il ne s’agit pas de promesses pour l’avenir, mais de déploiements documentés et évalués par des pairs, déjà en cours.
Les chiffres qui justifient l'urgence de la situation sont bien connus, mais méritent d'être rappelés : l'Afrique subsaharienne représente 11 % de la population mondiale et 24 % de la charge mondiale de morbidité, mais ne dispose que de 3 % du personnel de santé mondial et de moins de 1 % des dépenses de santé mondiales. Le déficit en spécialistes est encore plus marqué : au Nigeria, par exemple, on compte environ un pathologiste pour 500 000 habitants, contre une moyenne mondiale d’un pour 25 000.
L’intelligence artificielle n’augmentera pas miraculeusement le nombre de médecins, mais son impact se fait déjà sentir dans les régions déficitaires en ressources médicales.
Elle améliore la précision des professionnels non spécialistes. En Ouganda, l’AI Health Lab de l’université Makerere et ses partenaires, dont l’Institut des maladies infectieuses et le NAAMII, utilisent des outils d’échographie obstétrique guidés par l’IA, permettant à des non-spécialistes, y compris des agents de santé communautaires, de capturer et d’interpréter des images fœtales de base.
Ces programmes permettent aux professionnels de santé de détecter les maladies à un stade précoce, lorsque leur traitement est moins coûteux et plus facile. En 2019, The Lancet a publié une étude de validation clinique d’un modèle d'apprentissage approfondi dans le cadre d'un programme de dépistage rétinien en Zambie, qui a montré une performance diagnostique excellente et plus précoce pour la rétinopathie diabétique nécessitant une prise en charge, la rétinopathie diabétique menaçant la vision et l’œdème maculaire diabétique, par rapport aux évaluations humaines.
Il ne s'agit pas là de théorie. Les coûts baissent plus rapidement que ne le réalisent la plupart des décideurs politiques. En 2022, l’entraînement et l’exploitation d’un modèle LLM performant en microscopie du paludisme coûtaient environ 180 000 dollars. Fin 2025, le coût marginal par test dans des déploiements à grande échelle est inférieur à 0,30 dollar, ce qui est moins cher que le test de diagnostic rapide actuellement utilisé dans de nombreux endroits, une fois les coûts de distribution et de la chaîne du froid pris en compte.
Tout d'abord, la réglementation doit suivre le rythme. Au cours des 18 derniers mois, le Conseil kenyan de la pharmacie et des poisons, et l’Agence nationale nigériane pour l’administration et le contrôle des aliments et des médicaments ont tous deux publié au cours des 18 derniers mois des lignes directrices pragmatiques concernant l'IA en tant que dispositif médical, une mesure discrète mais cruciale avec laquelle de nombreuses grandes économies ont encore du mal à se conformer.
Ensuite, les données locales doivent rester locales lorsque cela s’avère nécessaire. Les algorithmes les plus performants pour la drépanocytose, le dépistage précoce du cancer du col de l’utérus ou la pneumonie pédiatrique chez les enfants africains sont entraînés à partir d'ensembles de données issus d’Afrique. Les fondateurs et les gouvernements qui insistent sur la conservation des données et la propriété locale des modèles construisent des atouts stratégiques, et pas seulement des outils de santé.
Enfin, les modèles de financement doivent passer de projets pilotes perpétuellement financés par des donateurs à une intégration pérenne dans les dispositifs nationaux de santé. Le Rwanda et le Ghana intègrent déjà les diagnostics assistés par IA dans leurs régimes nationaux d’assurance maladie. Lorsqu’un service est remboursé entre 1 et 2 dollars par test au lieu de dépendre de subventions ponctuelles, son déploiement à grande échelle devient quasi immédiat.
Malgré le potentiel transformateur des grands modèles linguistiques dans le domaine de la santé, leur déploiement comporte des risques et limites importants. L’une des préoccupations les plus fréquemment évoquées est celle des hallucinations, lorsque les modèles génèrent des résultats convaincants mais erronés ou inventés. Dans des contextes cliniques ou para-cliniques, de telles erreurs peuvent avoir des conséquences graves : mauvaise interprétation d’informations médicales, recommandations inappropriées ou atteinte à la confiance dans les processus de prise de décision clinique.
Les LLM dépendent aussi fortement de la qualité, de la portée et de la représentativité de leurs données d'entraînement. Les biais inhérents aux données historiques sur les soins de santé, tels que la sous-représentation de certaines populations, peuvent être assimilés et amplifiés par ces systèmes, ce qui peut conduire à des résultats inéquitables. En outre, les LLM ne disposent ni d’une compréhension contextuelle réelle ni d’un raisonnement clinique ; ils n’ont ni intention, ni conscience, ni responsabilité, et ne doivent donc pas être considérés comme des décideurs autonomes.
Alors que des preuves largement diffusées et évaluées par des pairs concernant les dommages généralisés continuent d'apparaître, le consensus scientifique souligne la nécessité d’une supervision humaine, d’une validation rigoureuse et de garde-fous spécifiques au domaine. Les LLM doivent être envisagés comme des outils d’aide à la décision, et non comme des substituts à l’expertise médicale.
Par ailleurs, les questions relatives à la protection des données, à la sécurité et à la conformité réglementaire demeurent non résolues dans de nombreuses implémentations. En l’absence de cadres de gouvernance robustes, l’intégration des LLM dans les systèmes de santé risque de compromettre la confidentialité des patients et les normes éthiques en vigueur.
Cependant, ces avancées signifient que, d’ici 2030, un enfant né dans un village aux abords de Kisumu ou de Kumasi n’aura plus à parcourir 200 kilomètres pour savoir si une lésion cutanée est cancéreuse ou si une toux est liée à la tuberculose. Un agent de santé communautaire formé, un smartphone à 120 dollars et un modèle LLM continuellement mis à jour via la 5G fourniront une réponse en quelques minutes, et non en plusieurs mois.
Nous n'attendons pas une singularité lointaine. Dans certaines régions d’Afrique, l'avenir des soins de santé est déjà en marche, discrètement, progressivement et à une vitesse que la plupart des observateurs mondiaux sous-estiment encore.
Selon les militants pro-choix, la suspension d'une résolution au Congrès contribuerait à une mésinformation concernant l'accès à l'avortement
Initialement publié le Global Voices en Français

Illustration de Noor, utilisée avec autorisation
Dans une vidéo diffusée sur Instagram au début du mois de novembre, Chris Tonietto, affiliée à l’un des partis conservateurs brésiliens et membre de la Chambre des députés, célèbre la suspension d’une résolution qui selon elle « permettait aux mineures victimes de violence sexuelle d’avorter jusqu’au neuvième mois de grossesse, à l’insu de leurs parents ».
Ladite résolution avait été publiée au mois de janvier par le Conseil National pour les Droits des Enfants et des Adolescents (Conanda) (qui fait partie du ministère des Droits Humains), à la suite d’une décision de justice. Elle ne modifiait aucune loi en vigueur, mais établissait des protocoles à suivre pour les professionnels de la santé afin d‘assurer l’accès de l’IVG aux mineures, un droit déjà garanti par l’article 128 du Code pénal brésilien.
Chris Tonietto, auteure du projet de décret législatif visant à annuler la résolution, insiste dans la vidéo que la bloquer amènerait à « protéger la vie » et « défendre la démocratie au Brésil ».
« Nous venons d’éviter le déclin de civilisation qu'elle tentait d’encourager, » a-t-elle déclaré à ces abonnés après le veto.
Malgré l’exaltation des politiciens de droite, le texte doit d’abord être approuvé par le Sénat afin que la suspension soit applicable ; la plupart des députés sont soit de droite, soit de centre-droite. En 2023, un front parlementaire mixte « anti-avortement et pro-vie » a été créé, composé de 172 députés et 10 sénateurs, et dont le rôle de coordinatrice fût confié à Chris Tonietto.
Dans un courriel adressé à Global Voices, elle explique que sa motion était « une critique légitime du point de vue juridique d’un acte intra légal qui outrepasse sa compétence ».
Selon le site de la Chambre des députés, la motion, entre autres, porte sur le fait que la résolution exclue l’obligation d’un rapport de police pour les mineures souhaitant mettre fin à une grossesse attribuée à un acte de violence sexuelle. Au Brésil, les jeunes filles de moins de 14 ans, l’âge légal de consentement, ont le droit d’interrompre leur grossesse. Toutefois, des obstacles tels que la stigmatisation, le manque d’information, une quantité limitée de services, et une formation insuffisante des professionnels de la santé empêchent souvent l’accès à un avortement médicalisé.
D’après Deila Martins, présidente de Conanda, la résolution faisait suite aux taux élevés de grossesse chez les jeunes filles de moins de 14 ans, et au faible recours légal à l’IVG. Agência Brasil souligne qu’en 2023, près de 14 000 jeunes filles, âgées entre 10 et 14 ans, sont tombées enceintes, mais seulement 154 d’entre elles ont pu bénéficier d’un avortement en toute légalité, soit 1,1 %.
Les politiciens opposés à la résolution ont également critiqué le protocole envisagé dans les cas où la victime et son tuteur légal sont en désaccord sur la décision d’interrompre la grossesse. Soutenant que la résolution crée « un mécanisme décisionnel qui n’est pas prévu par la loi brésilienne », Tonietto explique à Global Voices qu’elle « remplace la règle générale de l’autonomie familiale ».
Mais Deila Martins défend le protocole visant à protéger l’autonomie des mineures enceintes qui sont victimes d’agression sexuelle. Décrivant les pères, les mères, les oncles et les beaux-pères comme étant à la fois des agresseurs et des facilitateurs, elle explique à Global Voices que « la plupart du temps, 60 % des auteurs de violence sexuelle, voire près de 80 % dans certaines régions, font partie de la famille de la victime ». « Exiger le consentement parental équivaut à faire subir à la victime une nouvelle agression, et empêche souvent l'enfant d'exercer son droit à l'avortement ce qui est inacceptable. »
Sur ce sujet, Tonietto n’a pas répondu à une question de Global Voices concernant la prédominance d’agresseurs au sein du cercle familial et le principe de revictimisation.
Ainsi l'extrême droite brésilienne utilise une fois de plus l'avortement pour faire avancer son agenda. Par le biais d’instruments démocratiques, tels les projets de loi et les blocages législatifs, utilisés pour défendre leur position, les politiciens d’extrême-droite, lors des dix dernières années, ont plaidé pour accorder au fœtus le statut de personne, ont répandu de fausses informations à propos d’une condition médicale non-reconnue appelée le « syndrome post avortement », et ont menacé de criminalisation les victimes de violence sexuelle souhaitant exercer leur droit à l’avortement.

Lors d'une manifestation à Rio de Janeiro, des femmes brandissent des photos des politiciens qui ont voté contre la résolution de Conanda. Photo de Nicole Froio, utilisée avec autorisation.
Même si au Brésil, avorter légalement a longtemps fait l'objet d'attaques, l’objection actuelle remonte au mois à 2007, lorsque des députés fédéraux ont proposé une loi afin de modifier le Code pénal brésilien, qualifiant l’IVG de crime odieux, l’interdisant en toutes circonstances, et en prohibant la congélation, la destruction ou le commerce d’embryons humains.
Bien qu’il n’ait pas été approuvé, le projet est devenu un modèle de référence pour les lois anti-IVG et les mouvements politiques qui veulent limiter les droits à l’avortement. Aujourd’hui, la loi au Brésil autorise l’avortement dans trois cas : lorsque la grossesse résulte d’un viol, lorsqu’elle présente un risque pour la santé de la mère, ou en cas d’anencéphalie.
Sous le gouvernement d’extrême droite du président Jair Bolsonaro, des fonctionnaires fédéraux ont été soupçonnés d’avoir empêché l’accès à l’IVG à une enfant âgée de dix, alors que Conanda enregistrait une baisse du nombre de ses membres et était confronté à des mesures visant à perturber son travail. « Il a supprimé les financements destinés aux réunions en présentiel [durant l’épidémie] », se souvient Martins.
Malgré l’élection en 2022 d’un gouvernement de gauche présidé par Luiz Inácio Lula da Silva, les attaques envers les droits à l’avortement protégés par la constitution brésilienne continuent.
Pour influencer les électeurs chrétiens, les adversaires de Lula ont exploité la fausse information selon laquelle il était favorable à l'avortement, qui dès lors est devenu un enjeu majeur de la campagne. Néanmoins, plusieurs mois avant l’élection, il exprima son soutien à l’IVG en tant que question de santé publique. Par ailleurs, Silas Malafaia , un influent pasteur évangélique, le traita « de demeuré et d’imbécile », tout en plaidant, sur sa chaîne YouTube, d'accorder au foetus le statut de personne. Quelques semaines avant les élections, Lula a publié une lettre ouverte s’engageant à ne pas renforcer les droits à l’avortement afin d’apaiser les évangélistes.
Selon un rapport publié en 2024 par AzMinas (une agence de presse), les projets de loi visant à restreindre les droits à l’IVG au Brésil sont de plus en plus fréquents aux niveaux municipal, fédéral et de l’État. En 2025, une autre de ses publications indique que 103 d’entre eux ont été proposés à travers tout le pays entre 2017 et 2024.
Maria Paula Monteiro, journaliste pour AzMinas, avait alors écrit : « Souvent, ces propositions de lois sont une source d’incertitude juridique pour les professionnels de la santé, perturbent leur travail et aggravent la stigmatisation liée à l’IVG. » « Leur objectif est de porter atteinte aux droits reproductifs. »
Selon un rapport publié en mai 2025 par NetLab, un centre de recherche de l’École de Communication de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro, l'avortement, sujet de nombreuses « campagnes de désinformation et prétexte pour mener des attaques envers les institutions, le pouvoir législatif et l’opinion publique », a joué un rôle déterminant dans l'intensification de la polarisation politique au Brésil en 2024, une année marquée par des élections municipales. Le rapport donne l’exemple notamment de messages sur WhatsApp affirmant que l’IVG et ses partisans ont des liens étroits avec le diable, et conclut « qu’il est perçu comme le symbole d’une lutte spirituelle et politique qui menace les valeurs chrétiennes ».
Selon la loi au Brésil, les maires et législateurs municipaux n’ont pas le pouvoir de légiférer sur le droit à l’avortement, mais le condamner aide les candidats à obtenir des voix.
Le texte présenté par Tonietto allègue que les protocoles de Conanda imposent un consentement quasi obligatoire à l’IVG, et remet en cause le consensus médical concernant les risques pour la santé liés à une grossesse précoce qui suggère que l’avortement « mettrait gravement en danger la femme enceinte, laquelle, selon la législation actuelle, ne serait pas en mesure de prendre ses propres décisions. »
Bien qu’elle utilise le terme de « femme » dans sa proposition, la résolution de Conanda concerne les jeunes filles enceintes. Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), les mères adolescentes âgées entre 10 et 19 ans sont exposées à des risques plus élevés d’éclampsie, d’endométrite post-partum et d’infections systémiques, en comparaison avec les femmes âgées entre 20 et 24 ans. Par ailleurs, toujours d’après l’OMS, les nouveau-nés de mères adolescentes encourent un risque plus élevé d’insuffisance pondérale, de naissance prématurée et de conditions néonatales sévères.
Selon la présidente de Conanda, la suspension mènerait à un manque de protection pour les enfants victimes de violence sexuelle, en faveur des agresseurs et pédophiles : « Son objectif est de perpétuer une culture du silence et d’invisibilité autour de ce problème. »

Des manifestants brandissent une pancarte : « Les évangéliques défendent la vie des filles et des femmes : un enfant n'est pas une mère. » Photo de Nicole Froio, utilisée avec autorisation.
Les défenseurs des droits craignent que le chaos provoqué par les partisans du veto n’entraîne une baisse du nombre de jeunes filles ayant recours aux services dont elles ont besoin. Laura Molinari, directrice générale de Nem Presa Nem Morta, une campagne préconisant la décriminalisation de l’IVG, a déclaré à Global Voices : « Nous recevons déjà des messages de professionnels de la santé qui pensent que la pratique légale de l’avortement sur les mineures est maintenant interdite. »
La mésinformation est précisément le type d’obstacle que la résolution de Conanda visait à surmonter. Selon Molinari, la propagation de fausses informations par le biais d’actes politiques est une tactique courante de l’extrême-droite : « La confusion est en soi un avantage pour elle. »
Au brésil, l’accès à l’IVG pour les victimes de viol est précaire en raison d’un nombre réduit de personnels de santé habilités, et de l’absence de lignes directrices unifiées. Selon des chiffres communiqués à la Cour Suprême par l’Institut O’Neill, seulement 4% des municipalités au Brésil possèdent les infrastructures capables d’assurer des services d’interruption de grossesse (soit 88 établissements publics de santé pour 55 cités), constituant une barrière géographique majeure pour une grande partie de la population.
Selon Lígia Maria, infirmière praticienne spécialisée en interruption de grossesse dans un hôpital de Brasilia, en 2024 de nombreuses patientes craignaient d’être tenues criminellement responsables après qu’un projet de loi proposa un amendement au Code pénal afin de classifier l’avortement de meurtre, si pratiqué au-delà de 22 semaines de grossesse.
Par ailleurs, l’hôpital où travaille Maria avait déjà été la cible d’harcèlement et de menaces. « Nous craignons à présent que ces fausses informations poussent les patientes à ne pas recourir aux services d’avortement, ou encore à ne pas oser venir nous poser des questions », explique-t-elle.
La décision l’an dernier de bloquer la résolution a suscité des manifestations dans plusieurs régions du pays. Les manifestants ont accusé les politiciens qui soutenaient cette mesure d'être des « pédophiles » et des « ennemis des enfants », réinterprétant ses effets comme étant préjudiciables aux droits de l'enfant.
Néanmoins, Lígia Maria pense que cette réaction pourrait occulter l'échec de la tentative de suspension. De plus, elle devrait être considérée comme un appel à reconnaitre le rôle de Conanda dans la défense des droits de l’enfant, plutôt que comme une victoire pour les conservateurs. « C’est comme si valider la revendication de victoire de l’extrême-droite revenait à lui donner raison », ajoute-t-elle.

Cet article, réalisé dans le cadre du programme Feminist Journalist Fellowship, fait partie d'une série mettant en avant le travail de nos boursières, élaborée en collaboration avec Global Voices et Noor.
Les enseignements tirés des militants mapuches à la tête de la Convention constitutionnelle au Chili
Initialement publié le Global Voices en Français

Illustration de Gianni Llanquiray Nahuelhual Tornini pour Rising Voices
Cette article est également disponible en mapundungun
Écrit par Simona Mayo et María Alvarez, et basé sur l’étude de cas de Simona Mayo, Poyewvn and Mapudungun as intercultural political practices: The case of the Mapuche language in the Constitutional Convention of Chile (« Poyewvn et mapudungun en tant que pratiques politiques interculturelles : le cas de la langue mapuche dans la Convention constitutionnelle du Chili »)
La rédaction d’une nouvelle Constitution au Chili en 2022 a offert au peuple mapuche la possibilité d’imaginer une relation nouvelle avec l’État, qui, jusqu'alors, l’avait toujours ignoré et cherché à effacer son existence. Elisa Loncon Antileo, femme mapuche, universitaire et linguiste élue présidente de la Convention constitutionnelle, a également utilisé ce processus de rédaction comme une occasion de positionner le mapudungun dans les espaces institutionnels en tant qu’« acte politique de poyewvn », ou acte d’amour. De cette stratégie, plusieurs enseignements ont été tirés et de nouvelles perspectives sur la manière de promouvoir et de préserver la diversité linguistique sont nées. Ces enseignements servent d’ailleurs désormais d’inspirations pour de nouvelles façons de penser les stratégies dans d’autres espaces tels que les réseaux sociaux.
Lors d’une des séances de la Convention constitutionnelle, Loncon a expliqué que le mot « poyewvn » en mapudungun signifiait « amour » et qu’il pouvait servir de point de départ pour se comprendre et s’écouter les uns les autres. Ainsi, parler de poyewvn n’était pas seulement un acte politique visant à aider le mapudungun à occuper les espaces institutionnels, y compris les espaces numériques qui favorisent généralement l’espagnol, cela représentait aussi un acte politique de positionnement par le biais de la langue, de l’amour et de la ternura, ou tendresse, pour faire face aux réactions violentes et racistes qui s’amplifiaient avec sa voix et son discours.
J’appelle les membres de la Convention à parler sous le signe du poyewvn, c'est-à-dire avec amour. Nous sommes des êtres humains, nous avons tous les mêmes droits et, grâce à cet amour, nous accepterons nos différences. Car chaque foyer est composé d’identités multiples.
En dépit du rejet ultérieur de la nouvelle Constitution chilienne lors du référendum du 4 septembre 2022, la présence d’Elisa et de son cabinet à la Convention constitutionnelle du Chili a marqué le début d’une nouvelle ère dans l’histoire du pays et dans ses relations avec le peuple mapuche et sa langue. Elle a également mis en évidence le racisme structurel existant au sein de la société chilienne, qui privilégie la langue, la culture et l’organisation politique espagnoles et occidentales au détriment de toutes les autres. Elisa Loncon a su positionner sa langue dans les espaces institutionnels et numériques. Pour mieux comprendre l’importance et le courage d’Elisa en sa qualité de femme mapuche à la tête de la rédaction d’une nouvelle constitution, il est important d’examiner son rôle dans le contexte plus large du Chili et de la lutte persistante du peuple mapuche pour ses droits linguistiques.
Le mythe d’un Chili « monolingue »
Comme la plupart des pays d’Amérique latine ayant connu la colonisation, le Chili s’est construit autour d’une tradition monoculturelle et monolingue, marquée par l’empreinte coloniale sur la population autochtone préexistante. Au XIXe siècle, cette stratégie s’est traduite par la mise en place d’un système éducatif centré sur l’espagnol, favorisant l'homogénéisation et l'assimilation de ces peuples autochtones à travers diverses politiques publiques, dans l’objectif de les « civiliser ». Malgré une dépossession territoriale, sociale, culturelle et linguistique systématique de ces derniers, il existe actuellement au Chili six langues outre l’espagnol : l’aymara, le quechua, le rapa nui, le kawésqar, le yagan, le mapudungun, ainsi que le ckunza, que certains considèrent comme disparu, mais qui fait actuellement l’objet d’un processus de revitalisation.
Face à la persistance de l’État chilien à se définir comme monolingue, les mouvements autochtones du Chili et leurs différentes organisations se sont concentrés sur la revitalisation, le maintien et la diffusion de leurs langues, en particulier au cours des deux dernières décennies. En 2010, le « Réseau pour les droits éducatifs et linguistiques des peuples autochtones du Chili » a commencé à travailler sur le projet de « loi sur les droits linguistiques des peuples autochtones », dans le but de mettre en place un cadre juridique constitutionnel pour la reconnaissance de ces langues et des droits de ceux qui les parlent. Bien qu’aucun progrès n’ait encore été réalisé en matière de reconnaissance officielle et juridique de la diversité linguistique, les organisations poursuivent néanmoins leur travail dans différents domaines, afin de maintenir et de continuer à transmettre les langues aux nouvelles générations.
La diversité et le processus constitutionnel
La révolte populaire du 18 octobre 2019 et le récent débat constitutionnel ont remis au centre des discussions la reconnaissance des peuples autochtones et de leurs droits. Par ailleurs, les droits culturels et linguistiques ont été placés au premier plan des discussions constitutionnelles, un fait sans précédent dans l’histoire du Chili. La mobilisation qui a eu lieu ces deux dernières années reflétait le mécontentement d’une société insatisfaite des institutions politiques chiliennes, mais aussi la profonde crise sociale résultant du système néolibéral mis en place pendant la dictature militaire de 1973 à 1989.
Cette insurrection populaire a donné lieu à deux grands blocs stratégiques : d’une part, les mouvements populaires dans les rues et les organisations extérieures à toute institution politique hégémonique ; d’autre part, le dialogue entre l’État, les partis politiques et les différentes organisations des mouvements sociaux de la société civile, qui a permis la mise en place de la Convention constitutionnelle du Chili. Au sein de ce second bloc, à travers un ensemble de débats et de propositions qui se sont déroulés entre juillet 2021 et juillet 2022, la convention avait pour objectif principal la rédaction d’une proposition de nouvelle constitution destinée à remplacer celle imposée par la dictature militaire d’Augusto Pinochet.
Dans ce contexte, la convention a débuté par l’élection de Loncon à la présidence : une femme mapuche, universitaire et militante engagée dans la revitalisation des langues autochtones, dans un espace traditionnellement patriarcal et profondément marqué par le déni de l’existence des peuples autochtones par l’État. Profitant des opportunités offertes par sa nomination et du pouvoir de sa position, Elisa a inauguré sa direction de l’entité destinée à réécrire la Constitution politique du Chili par un discours en mapudungun. Depuis lors, son cabinet et elle-même ont intégré des mots de la langue mapuche dans le processus, ce qui a entraîné des changements dans les relations établies au cours de ce processus, comme le fait d’appeler lamgen (ou sœurs) tant les personnes mapuches que les Winka (non-Mapuches, en mapudungun). Comme le souligne Marta Yáñez Queupumil, l’une des conseillères juridiques du cabinet d’Elisa :
L’utilisation du mapudungun a été révolutionnaire, car les éditions des journaux du 5 juillet ont inclus en première page la salutation en mapudungun « mari mari kom pu che » (bonjour à tous). Après avoir été élue présidente, Elisa est apparue, souriante, avec un drapeau mapuche à la main. L’utilisation des langues autochtones ou le fait que le premier discours d’Elisa en tant que présidente ait été prononcé en mapudungun nous a permis d’ouvrir la voie à un changement historique et culturel au Chili.
Comme l’a déclaré Rayen Cariman, membre du cabinet, dans une interview, « c’était très agréable de voir notre langue occuper la place qu’elle aurait toujours dû occuper, c’est-à-dire celle de langue et d'instrument de communication, et non de pièce de musée ». En ce sens, à travers l’utilisation du mapudungun, ce qui peut être compris comme une leçon de poyewvn a permis la concrétisation de la diversité et de l’interculturalité au-delà des discours politiques.
Online violence
Ainsi, alors que la diversité culturelle au Chili est devenue visible avec Elisa à la tête du débat constitutionnel, les perceptions et attitudes racistes et discriminatoires latentes dans la société, les médias et les réseaux sociaux à l’égard des peuples autochtones sont également apparues au grand jour. Un exemple très clair en est donné dans les déclarations de la constituante Teresa Marinovic, qui a accusé sur Twitter la machi (autorité traditionnelle et spirituelle mapuche) Francisca Linconao de « ne pas rater une occasion de se donner en spectacle », et ce, pour avoir prononcé un discours dans un espace institutionnel dans sa langue maternelle, le mapudungun. Ce type de déclarations illustre parfaitement le fait que les langues autochtones ne semblent acceptables que lorsqu’elles sont utilisées de manière exotique, c’est-à-dire lorsqu’elles n’affectent ni ne critiquent les structures hégémoniques. En revanche, lorsque ces langues servent à se positionner et à s’identifier dans les espaces de pouvoir, à revendiquer ses droits fondamentaux et à mener des activités politiques, elles mettent mal à l’aise ceux qui ont toujours occupé ces espaces de pouvoir.
L’utilisation du mapudungun comme acte de politique et de poyewvn implique une série de risques, tant dans les espaces institutionnels et publics, que sur les réseaux sociaux qui reproduisent les mêmes normes hégémoniques et monolingues se traduisant notamment par un recours à la violence numérique. Pour commencer, il existe une menace pour les droits linguistiques et culturels : à tel point que l’utilisation de la langue et sa présence dans les espaces de pouvoir ont été remises en question par divers secteurs sur les réseaux sociaux hautement interactifs, ce qui porte atteinte aux droits fondamentaux des personnes qui ont choisi de s’exprimer et d'exister dans la langue qui reflète le mieux leur identité.
Un second risque consistait, et consiste toujours, en la matérialisation potentielle de la violence numérique. Twitter a été le réseau social le plus utilisé pour harceler et menacer les membres de la Convention qui parlent le mapudungun, comme Loncon. Des informations personnelles sensibles, telles que son adresse personnelle, ont même été publiées. Les menaces les plus graves contre le cabinet ont été celles reçues et exprimées sur le compte Twitter de l’Assemblée constituante. Faisant référence à cette situation, Loncon commente dans une interview : « Nous pouvons tous nous unir dans notre diversité, mais en nous respectant les uns les autres et sans nous homogénéiser. Un Chili homogénéisé est très néfaste car il n’accepte pas que nous puissions être différents. »
Dans ses discours, Loncon a réaffirmé que les langues ne sont pas des accessoires ou des ornements, mais des éléments épistémiques qui fournissent à celles et ceux qui les parlent un cadre spirituel, culturel, politique et philosophique. Elle a également mis en évidence l’absence de stratégies numériques visant à protéger la dignité et l’intégrité des personnes telles qu’Elisa : celles qui se servent des réseaux sociaux comme d’un espace politique pour mettre en avant des langues qui ont historiquement été victimes de discrimination.
De ces constatations découle une série de recommandations visant à faire d'Internet un espace d'interaction fondé sur le poyewvn, tout en encourageant la diversité linguistique et l’utilisation d’outils numériques déjà existants au service de l’activisme et de la revitalisation au Chili :
La participation de Loncon et de son cabinet au projet de Convention constitutionnelle au Chili marque une nouvelle ère dans les relations historiques entre l’État et les peuples autochtones, mais aussi avec la société en général. Tout en mettant en évidence le racisme systémique qui a rendu invisible l’existence des peuples dans le pays, cette participation a également permis la création d’espaces fondés sur la langue, le dialogue et la mémoire du mapudungun. Ces espaces ont permis de rappeler la force du Wallmapu (le territoire ancestral du peuple mapuche) et sa volonté de dialoguer dans le respect de la diversité des langues et des territoires qui coexistent (et préexistaient) dans ce qui est aujourd’hui connu sous le nom de Chili.
Comment s’inspirer de ces enseignements pour imaginer des espaces numériques sûrs et diversifiés ? Comment promouvoir l’utilisation de la langue tout en garantissant la sécurité de ceux qui la parlent ? La stratégie de la convention consistant à reconnaître le poyewvn comme une pratique politique interculturelle au service des relations entre les peuples dans les espaces institutionnels et numériques peut constituer un point de départ pour continuer à promouvoir la diversité linguistique sur Internet.

Le cadre légal de protection des travailleurs du clic reste embryonnaire
Initialement publié le Global Voices en Français

Image tirée de Freepik. Utilisation libre.
En moins d'une décennie, l'Afrique est devenue l'un des terrains de croissance les plus dynamiques de l'économie créative mondiale. Portés par une démographie jeune, une pénétration rapide du portable et une culture de production audiovisuelle et musicale que le monde entier consomme désormais, des milliers de créateurs numériques émergent à Lagos, Accra, Dakar, Lomé ou Nairobi. Pourtant, un fossé économique s'installe entre la valeur de ce qui est généré et les revenus des créateurs.
Sur le continent, pour les 85 % de travailleurs africains relégués à l'informel, la gig economy, aussi appelée ‘l’économie des petits boulot’ représente le nouveau visage de la survie. Pour comprendre ce que vivent les créateurs numériques d'Afrique de l'Ouest, il faut mesurer l'écart entre ce qu'ils produisent et ce qu'ils en retirent. L’Africa Creator Economy Report 2.0, (Rapport sur l'économie des créateurs en Afrique) publié en janvier 2026 par Communiqué et TM Global lors de l’Africa Creators Summit de Lagos, pose le constat suivant: le marché de l’économie des créateurs africains est aujourd'hui évalué à 3 milliards de dollars américains, avec des projections à plus de 17 milliards de dollars américains d'ici 2030.
Le même rapport révèle que six créateurs africains sur dix gagnent moins de 100 dollars américains par mois pour leur travail numérique. Cinquante-quatre pour cent perçoivent moins de 62 dollars américains par mois. Il s'agit par ailleurs d'individus qui produisent les Afrobeats que la plateforme de musique Spotify propulse en tête des charts mondiaux, les visuels qui circulent sur Instagram jusqu'aux agences de tendances parisiennes, les contenus courts qui cartonnent sur TikTok avant d'être répliqués ailleurs sans attribution ni compensation.
Kofi Dotse est un écrivain de voyage, créateur de contenu et producteur créatif basé au Ghana. Il a grandi à Accra en voulant être producteur, ce qu'il est devenu, tout comme créateur de contenu, monteur, négociateur commercial, et, depuis 2025, formateur.
Dans un épisode de son podcast Hors Script enregistré en anglais début 2026, il décrit avec précision le mécanisme qui l'a transformé:
Looking at the current ecosystem, you cannot appear to have just one hat, so a lot of creatives have had to take on several roles within the space.
Au vu de l'écosystème actuel, il semble impossible de se cantonner à une seule casquette ; c'est pourquoi de nombreux créatifs ont dû endosser plusieurs rôles au sein de ce milieu.
Ce modèle offre une réponse à des opportunités professionnelles qui exigent désormais la maîtrise de plusieurs compétences distinctes pour valider un profil.
Mais malgré l'accumulation de toutes ces compétences, les plateformes ne versent que des rémunérations algorithmiques imprévisibles et déconnectées de l'effort réel. Les marques locales, elles-mêmes sous pression budgétaire, cherchent également à obtenir un maximum pour le moins cher possible. En ce qui concerne les consommateurs, l'Africa Creator Economy Report documente que 78 % des jeunes Africains déclarent dépenser très peu pour les expériences culturelles numériques, non par désintérêt, mais par manque de pouvoir d'achat conséquent. La création circule donc librement mais ne se monétise pas à hauteur de sa diffusion. Les créateurs les plus stables tirent aujourd'hui 25 % de leurs revenus de produits numériques, de formations en ligne, de e-books et 14 % du merchandising, selon le même rapport. Ceci représente bien davantage que des paiements directs des plateformes comme Spotify ou YouTube
Par ailleurs, cette montée en compétences a un coût. Chaque heure passée à apprendre la gestion des droits ou la comptabilité est une heure soustraite à la création elle-même. La polyvalence fonctionne comme une taxe invisible prélevée sur le talent. Elle épuise et pour la majorité de ceux qui n'y parviennent pas, elle installe une précarité permanente, sans contrat, et sans protection sociale.
Stripe, une plateforme de service financier, est indisponible dans la quasi-totalité des pays d'Afrique subsaharienne francophone. La plate-forme de paiement PayPal est partiellement accessible, avec des restrictions sur les retraits. Pour un créateur basé à Cotonou, Dakar ou Lomé, encaisser un paiement d'un client américain ou européen relève d'un parcours d'obstacles que ses homologues de Berlin ou de Toronto n'imaginent même pas. Cette réalité constitue un point d'étranglement structurel qui annule, dans les faits, une part importante de l'accès au marché mondial.
Face à cette exclusion, des alternatives ont émergé, comme Selar, M-Pesa, Chipper Cash. Une publication du Nestuge Blog les détaille, avec leurs avantages réels et leurs limites. Ces outils sont devenus l'infrastructure réelle d'une économie que les systèmes officiels ont refusé de servir. Pour Douglas Kendyson, fondateur de Selar, il s'agit d'offrir un moyen digne et direct aux créateurs pour monétiser leur savoir-faire à l'échelle mondiale. Selon une étude publiée dans l’International Journal of Advanced Scientific Research (Revue internationale de recherche scientifique avancée), les créateurs africains qui utilisent ces plateformes affichent des taux d'autonomie entrepreneuriale significativement supérieurs à ceux qui dépendent exclusivement des canaux occidentaux.
Au final, cette économie parallèle évolue en dehors de tout cadre institutionnel, palliant l’absence d’un écosystème structuré et viable. À l'image des réseaux commerciaux informels qui irriguent le continent par-delà les frontières nationales, elle trace sa propre voie là où l'État et le marché global ont échoué à bâtir des infrastructures de connexion. C’est une architecture de la nécessité, aussi résiliente que spontanée.
Une cartographie de la chaîne d'approvisionnement des données africaines révèle que des milliers de travailleurs, principalement en Afrique subsaharienne, filtrent des contenus traumatisants, annotant des jeux de données pour entraîner les intelligences artificielles des grandes plateformes, et contribuent à des systèmes qui ne leur reconnaissent aucun droit. Les auteurs utilisent le terme d’ ‘apartheid numérique’ pour décrire une architecture où l'accès aux outils, aux marchés et à la rémunération reste structurellement inégal selon la géographie.
L'IA générative a ajouté une nouvelle couche d'ironie au tableau. Des initiatives comme Waxal, lancée par Google pour documenter des langues africaines, sollicitent des milliers de contributeurs africains. Mais le piège est structurel car une fois la machine nourrie de ces données open source, elle génère des contenus qui circulent et se monétisent sans que les gardiens originels de la langue n’en perçoivent le moindre dividende. C’est le passage d’une inclusion numérique à un nouvel extractivisme culturel.
La réalité, documentée dans une étude intitulée Data Flows and Colonial Regimes in Africa: A Critical Analysis of the Colonial Futurities Embedded in AI Recommendation Algorithms in Africa ( Flux de données et régimes coloniaux en Afrique : une analyse critique des perspectives coloniales inhérentes aux algorithmes de recommandation basés sur l'IA en Afrique ) montre que ces mêmes modèles servent ensuite à générer des contenus culturels africains — avatars, musiques, visuels qui concurrencent directement les créateurs humains dont le travail a constitué la matière première. Le circuit est fermé car la valeur circule dans un seul sens.
Le cas de Shudu Gram est exemplaire: cette mannequin entièrement numérique, dont l'esthétique reproduit celle d'une femme noire sud-africaine, a été créée et commercialisée par un photographe britannique blanc. Elle a capté des budgets publicitaires substantiels en imitant une culture dont elle ne partage aucune origine.
Sedo Tossou, créatif Béninois, a fondé Sedo+, une plateforme de streaming africaine, sans levée de fonds auprès d'investisseurs extérieurs. Dans un secteur obsédé par les métriques de croissance, ce choix est en réalité une position politique. Dans un entretien accordé au podcast Hors Script et lors d'une table ronde à Lomé, il en explicite la logique avec une clarté qui dérange les récits dominants de la tech africaine:
Si tu n'as pas le pouvoir de l'argent, il faut que tu développes le pouvoir de la communauté. Le capital étranger cherche rarement à financer les récits africains et cherche à en contrôler le cadre. Cette distinction est fondamentale.
Son diagnostic sur l'écosystème porte sur la structure, notamment la rigueur contractuelle, la maîtrise des droits, la capacité institutionnelle à protéger ce qu'on crée. Cette structure se construit souvent contre un environnement qui décourage l'informalité sans offrir de véritable passerelle vers le secteur formel. Au cœur de cette mutation, les spécialistes de l’éducation par le divertissement occupent désormais une place stratégique. Leur succès repose sur la capacité à hybrider le savoir et le récit pour protéger leur valeur, la rendant illisible aux yeux d'un marché qui cherche pourtant à tout prix à la quantifier.
En 2020, une étude de l'agence allemande de développement, la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) intitulée La gouvernance de l'économie de plateforme dans les pays en développement et émergents soulignait déjà l'absence d'un cadre réglementaire africain robuste. Faute de régulation sur les données, le droit du travail numérique et la fiscalité, la valeur générée sur le continent risque structurellement d'être captée par des acteurs extérieurs. Trois ans plus tard, en 2023, une étude des professeurs Tom Kwanya et Kutoma J. Wakunuma sur la régulation des plateformes au Kenya montre que même dans les pays les plus avancés sur ce terrain, le cadre légal de protection des travailleurs du clic reste embryonnaire.
Trois chantiers sont régulièrement identifiés comme non négociables par les acteurs du secteur. D'abord, une souveraineté des données culturelles car lorsque du contenu africain sert à entraîner des modèles d'IA, les créateurs originaux doivent être identifiés, tracés, rémunérés. Ensuite, une protection des travailleurs du clic puisque la modération de contenu est un travail qui mérite un salaire décent, une couverture sociale, une reconnaissance légale, pas un accord de sous-traitance dissimulé derrière trois couches de prestataires. Enfin, une équité salariale internationale en ce qui concerne le différentiel géographique de rémunération est un choix structurel.
Sans ces trois changements en profondeur, les créatifs africains continueront de voir le fruit de leur travail leur échapper au profit d'autres acteurs non-africains.
Ce reportage a été soutenu par Africa No Filter dans le cadre du Work Reimagined Storylab.
Dans la politique africaine le pouvoir ne se donne pas, il s’arrache.
Initialement publié le Global Voices en Français

Photo de Hubert Kolani, utilisée avec permission
Dans un monde où la liberté d’expression est menacée, la parole critique se fait rare. Et quand les journalistes et essayistes s'exposent à des risques réels en abordant les arcanes du pouvoir, la fiction devient une solution alternative.
C'est le pari qu'a fait Hubert Kolani, juriste de formation et jeune écrivain togolais dans sa première œuvre, Le Sang du Pouvoir. Dans ce roman, il explore sans détour les rouages inquiétants de la politique africaine qu'il nomme la « Dark-politique » : les luttes d'influence, les sacrifices humains, et les liens troubles entre pouvoir et spiritualité.
L'auteur revendique le roman comme un espace de liberté où des vérités inavouables s'incarnent dans des personnages de fiction. Premier tome d’une série, Le Sang du Pouvoir est centré sur une figure féminine forte et complexe qui refuse pourtant le misérabilisme trop souvent accolé aux récits africains, comme il l'explique à Global Voices.
Jean Sovon (JS): Pourquoi faire le choix du roman pour parler du pouvoir politique en Afrique?
Hubert Kolani (HK): Je pense que le roman reste un excellent moyen de parler de sujets aussi sensibles que le pouvoir politique en Afrique. Il laisse à l’auteur une liberté de parole que l’essai ou le journalisme ne donnent pas. Je peux dire que la fiction est pour beaucoup d’auteurs un bouclier. Elle permet de dire des vérités sans désigner nommément des acteurs et de raconter des réalités que les gens vivent sans oser forcément les formuler. Le romancier est dans ce cadre-là, un peu plus protégé. Le journaliste doit quant à lui toujours se référer à des faits vérifiables. L’essayiste doit prendre clairement position sur son sujet. Le roman fait appel à des personnages imaginaires dont les douleurs, les peurs, les aventures sont pourtant bien réelles. La fiction permet d’aller là où ni le journaliste ni l’essayiste ne peuvent aller, surtout lorsque qu'on essaie de décrire le côté un peu sombre du pouvoir politique en Afrique, sujet alambiqué dont le roman peut plus facilement capter la complexité.
JS: Votre livre dit-il des choses qu’un autre format n’aurait pas pu dire ?
HK : Oui, absolument. Et c’est pour cette raison en particulier que j’ai choisi de devenir romancier. Parler de sujets politiques sous certains cieux c’est se dessiner une cible dans le dos. Dans nos sociétés africaines, la parole publique est souvent surveillée, canalisée. Un journaliste qui enquête sur les arcanes du pouvoir prend des risques, un essayiste qui parle de ce genre de sujets peut se voir censurer. Le roman reste une histoire qui peut être lue et discutée sans que personne ne soit directement mis en cause. Ce que la parole contrainte a empêché de dire hier, la fiction peut le dire aujourd’hui.

En image, Hubert Kolani : Photo utilisée avec permission
JS : Quelles sont les thématiques abordées dans votre roman ?
HK : Au-delà, des intrigues politiques, des amitiés brisées et des choix déchirants, vous trouverez dans ce roman la résilience féminine. C'est un clin d’œil à la femme africaine, forte et déterminée capable de surmonter les pires épreuves pour sauver sa vie et celle de sa famille. Je parle aussi du mysticisme dans sa forme la plus noire et la plus horrible. Il s’agit d’une réalité vécue, et très souvent tue, et loin d'un folklore pittoresque. Dans la politique africaine le pouvoir ne se donne pas, il s’arrache. J'ai abordé également l’amour, un puissant amour maternel et un fort amour charnel. Que serions-nous dans ce monde de brutes sans un peu d’amour ?
JS : Votre génération perçoit-elle le pouvoir politique différemment de celle qui l’a précédée ?
HK : Ma génération s’intéresse déjà bien plus au sujet politique et le conçoit dans une approche bien différente de la génération passée. La génération de nos pères a longtemps pensé la politique comme une affaire de fidélité communautaire. Ils ont grandi dans un système où la parole critique se faisait rare et où le silence était une forme de protection. Notre génération, grâce à l’avènement d’internet et des réseaux sociaux voit ce qui se passe ailleurs, compare et questionne et n’est plus dans l’acceptation silencieuse. Dans ce roman, je définis la politique de deux manières: concrètement en terme d’organisation de la société et de recherche de l’intérêt commun, et de façon plus abstraite, en y décrivant les luttes d’influence, les douleurs, les sacrifices, les peurs, et les liens que la politique a avec la spiritualité en Afrique. En un mot: la Dark-politique: ce sujet est souvent évoqué tel des murmures dans des vases clos, j’ai voulu à travers cette œuvre , m’en faire l’écho.
JS: Quel portrait tirez-vous de l’Afrique?
HK : Beaucoup font l’erreur de ne décrire à propos de l’Afrique que du misérabilisme, des crises, du sous-développement, de la pauvreté, du pessimisme, de la noirceur. Ces maux, certes, minent le quotidien de la plupart des Africains, mais notre génération rêve d’une Afrique nouvelle, riche et prospère. Une Afrique dans laquelle chaque Africain pourra vivre ses rêves – un rêve qui ne soit pas une vie en Occident, fusse-t-elle médiocre. J'évite donc de décrire cette Afrique pauvre et enrhumée de douleur. Je reste convaincu que l’Afrique est un continent de vie. C’est pour cela qu’à travers cette œuvre, vous découvrirez des personnages qui rient, qui aiment, qui doutent, qui rêvent. Vous y trouverez des familles, des amitiés, de la complicité, de l’amour. La dame de fer qui donne son titre à ce premier tome n’est pas seulement une figure de force et de détermination, c’est une femme avec ses fragilités, ses blessures, ses contradictions. A travers elle, je montre également que le pouvoir ne transforme pas forcément en monstres ceux qui le détiennent comme beaucoup le pensent, mais plutôt que le pouvoir fait naître en certains de ceux qui l’exercent, de nouvelles personnes perverties par des systèmes. J’ai toujours voulu être cet écrivain qui cherche à comprendre avant de juger, qui veut montrer la complexité avant de condamner.
JS : Votre roman a-t-il ambition de changer les lectrices et lecteurs?
HK : Si ce roman a vocation à changer une chose dans l’esprit des lecteurs, c’est tout d’abord leur mentalité ; notre façon à nous tous de concevoir la politique. L'ouvrage n’a pas vocation à donner de leçon mais de transformer notre société pour la rendre plus juste, plus libre, plus fraternelle. La Dark-politique est un univers de violence, de massacres, de tueries, de peines et de douleurs mais en même temps, le lecteur y trouve les aspirations enfouies d’un homme profondément amoureux de l’Afrique. Ce livre espère toucher les cœurs pour que tous ensemble nous essayons de redonner un peu d’humanité au paysage politique en général et africain en particulier. La politique doit rester un débat d’idées dans la construction du destin collectif. Il s'agit donc d’un livre qui décrit la réalité crue du pouvoir, le côté sombre de la politique africaine, dans un univers romanesque enivrant et haletant. Une merveilleuse histoire qui tient en haleine de la première à la dernière page. Le roman invite à la réflexion, au débat et peut-être à une forme de guérison par la parole.
Quelqu’un m’a dit un jour que “le pouvoir se paie toujours d’un prix”, “Qu’on ne fait pas de la politique pour aller au paradis”: que chacun y comprenne ce qu’il peut. Pour moi, Le sang du pouvoir reste simplement une histoire, et à chacun d’y trouver sa propre vérité.
Alors que les images sexuelles sont partout, les écoles japonaises considèrent toujours le sexe comme un problème de reproduction biologique
Initialement publié le Global Voices en Français

Des magazines pour adultes sont exposés à l’extérieur d’une librairie à Tokyo, au Japon. Photo prise par Jo Carter. Utilisée avec permission.
Des images sexualisées mettant en scène des corps féminins saturent les espaces publics au Japon, des couvertures de magazines dans les supérettes aux panneaux publicitaires dans les rues et sont devenues largement banalisées.
En octobre 2025, une pétition sur Change.org intitulée « Protégeons l’avenir de nos enfants — Dites non aux magazines sexuellement explicites dans les supérettes » a recueilli plus de 5 000 signatures, appelant les magasins à retirer ces magazines pour adultes afin de protéger les mineurs. Elle soutient que ce contenu explicite constitue une forme de harcèlement sexuel et aura un impact négatif sur les enfants dans la construction de leur identité.
À peu près à la même époque, l’écrivaine Emi S. a partagé ses réflexions sur son blog Medium :
When I was a child, I remember seeing billboards with women’s faces and prices displayed beside them. And yet, I don’t recall feeling any discomfort at the time. Because it was simply there — treated as something normal.
Quand j’étais enfant, je me souviens avoir vu des panneaux publicitaires avec des visages de femmes et des prix affichés à côté. Et pourtant, je ne me rappelle pas avoir été gênée à l’époque. Parce que c’était simplement là — considéré comme quelque chose de normal.
Emi S. a souligné un point important concernant la normalisation de l’objectivation des femmes dans la culture populaire japonaise. Beaucoup de femmes acceptent les images sexualisées comme si elles étaient normales, au point de ne pas remettre en question cette norme, et lorsque certaines expriment leur malaise, leurs voix sont écartées comme étant une exagération.
Mais d’où vient cette norme ? Après la guerre, l’essor des médias et de la culture populaire au Japon a favorisé le développement d’un environnement visuel dominé par les mangas, les animés et la presse écrite. Par ailleurs, l’expansion des supérettes dans les années 1980 et 1990 a facilité l’accès aux magazines, y compris aux publications à caractère pornographique, dans la vie quotidienne.
Selon une enquête de 1989 citée par Nippon.com, 92,3 % des supérettes vendaient des magazines pornographiques. Par la suite, l’essor de l’esthétique moe dans les animés et les mangas a davantage perturbé la frontière entre divertissement et érotisme. Cela se manifeste notamment dans le développement du contenu « lolicon », où des personnages féminins jeunes ou d’apparence enfantine sont sexualisés.
Le profit a été le principal moteur du marché de l’érotisme, les magazines pour adultes assurant des revenus réguliers à de nombreux magasins. Cependant, avant les Jeux olympiques et paralympiques de Tokyo 2020, les grandes chaînes de supérettes japonaises — 7-Eleven, Lawson et FamilyMart — ont annoncé l’arrêt de la vente de ces magazines dans tout le pays. Cette décision, visant à rendre les magasins plus accueillants pour les femmes et les enfants et à préserver l’image du Japon auprès des touristes, a marqué un changement symbolique important.
Cette décision a suscité des réactions partagées en ligne. Les partisans y ont vu un progrès attendu depuis longtemps vers une meilleure prise en compte de la sensibilité de genre dans l’espace public. Les critiques, en revanche, l’ont jugée symbolique, estimant que le Japon n’avait agi que sous la pression d'un examen étranger. Un utilisateur, @asitafukukazen, a écrit sur X en réaction à ce changement en 2019 :
今まで散々女性が苦言を呈しても動かなかったのに、客が来れば国主導でホイホイ動く。女性軽視の社会なのは歴然。
Women have been complaining for years, but nothing changed until the Olympics. That shows how little this country values women’s voices.
Depuis des années, les femmes se plaignent, mais rien n'a changé avant les Jeux olympiques. Cela montre à quel point ce pays accorde peu d'importance à la parole des femmes.
Bien que les images sexuelles soient devenues moins visibles dans les principales supérettes, elles restent des éléments importants de la culture populaire et des espaces publics au Japon. Ces dernières années, des inquiétudes ont également été soulevées concernant la présence de publicités à caractère suggestif sur des sites non destinés aux adultes, ainsi que l’exposition des enfants à des contenus sexualisés dans les jeux, les mangas et d’autres médias communautaires.
Le débat sur la liberté d’expression et le droit de ne pas être déshumanisé, autour de l’exposition publique d’images érotiques et sexuelles, se poursuit depuis des années sans parvenir à une entente.
Le programme éducatif séparé par genre renforce l’idée que le savoir sur la sexualité est quelque chose de genré, privé, honteux, voire inutile. Comme l’explique le blogueur Musashi sur Medium :
Japanese sexual education tends to reinforce old norms and stereotypes regarding gender roles. […] The narrative often emphasizes the differences between genders and underscores that men and women are to fulfill distinct roles.
L’éducation sexuelle au Japon tend à renforcer les anciens normes et stéréotypes liés aux rôles de genre. […] Le discours met souvent en avant les différences entre les sexes et souligne que les hommes et les femmes doivent remplir des rôles distincts.
En conséquence, encore aujourd’hui, certaines personnes au Japon considèrent les menstruations comme privé et embarrassant plutôt que comme un enjeu de santé publique, comme l’a souligné la députée Ayaka Yoshida.
Le 1er septembre 2025, une pétition nationale intitulée « Abolir les directives restrictives du ministère de l’Éducation sur l’éducation sexuelle : pour une éducation sexuelle réaliste et inclusive au Japon » a été lancée sur Change.org. Elle appelle à supprimer ces directives, connues sous le nom de « Clause Hadome » (はどめ規定), qui suggèrent que les cours en classe sur la sexualité n’ont pas à aborder « le processus menant à la fécondation » ni « le déroulement de la grossesse ».
Les autorités affirment toutefois que ces directives laissent aux établissements scolaires une certaine liberté pour décider de la profondeur à donner à leurs cours d’éducation sexuelle.
En effet, dans une société où les images à caractère sexuel font désormais partie du quotidien, une éducation sexuelle plus complète s’impose afin de limiter les stéréotypes liés au genre et à la sexualité. Comme le suggèrent les études en psychologie des médias, l'exposition répétée à des contenus sexuellement objectivants peut façonner la vision qu'ont les spectateurs des rôles de genre et des relations.
Au Japon, les blagues sexuelles mal placées, les commentaires sur l'apparence et les préjugés sur le comportement des femmes sont fréquents sur les lieux de travail et dans les écoles. Chez les adolescents, l’exposition répétée à des contenus érotisés dans l’espace public peut atténuer leur sensibilité à ce qui relève d’un comportement respectueux ou inapproprié. Cela contribue à renforcer les stéréotypes et peut même banaliser, dès le plus jeune âge, le harcèlement sexuel et la stigmatisation liée au corps.
Ces agissements sont fréquents. Par exemple, une jeune fille de 14 ans s'est plainte sur un forum en ligne pour adolescents que les garçons commentaient souvent sa poitrine, lui demandant : « Tu n'as pas honte de ta forte poitrine? » et que même les professeurs semblaient regarder sa poitrine avant son visage. Ses messages ont eu largement des conséquences de la part de ses camarades, mais ont également suscité plusieurs blagues sexistes surtout de la part des garçons.
Les experts mettent en garde contre le fait que cet échange bilatéral pourrait compromettre la protection des réfugiés
Initialement publié le Global Voices en Français

Capture d'écran de la video ‘Le Parlement britannique débat du projet de loi sur l’immigration illégale‘ mise en ligne sur YouTube par Al Jazeera English. Utilisée avec permission.
Un accord controversé de type « un qui entre, un qui sort » entre le Royaume-Uni et la France, liant les renvois forcés de personnes arrivant par petites embarcations à des admissions légales équivalentes, a suscité de vives critiques de la part d'experts des droits humains. Dans une lettre publiée début février 2026, les experts ont mis en lumière des cas documentés dans lesquels des personnes ayant fui la guerre, la torture et la traite des êtres humains (notamment depuis le Soudan and Gaza) ont été placées en détention et soumises à l'usage de la force avant d'être renvoyées en France en vertu de cet accord.
Les défenseurs des droits humains affirment que le projet pilote, destiné a réduire l'immigration clandestine à travers la Manche, traite les demandeurs d'asile « comme des paquets et non comme des personnes » et risque de transformer un droit humain individuel en une marchandise échangée entre États pour des raisons de convenance politique.
Dans le cadre du dispositif « un qui entre, un qui sort » entre le Royaume-Uni et la France, les personnes qui arrivent sur le territoire britannique par petites embarcations et qui sont sélectionnées pour un renvoi peuvent être renvoyées en France. En contre-partie, le Royaume-Uni accepte d'accueillir un nombre équivalent de personnes venant de France par des voies sûres désignées.
Le droit international des réfugiés reconnaît le droit de demander l'asile comme un droit individuel fondé sur le risque personnel et la persécution, et non pas comme quota négociable ou un exercice comptable. Les critiques affirment qu'en liant chaque admission légale à une expulsion, cet accord transforme les personnes en quête de protection en simple marchandise.
Les préoccupations formulées par écrit par les neuf experts des droits humains de l'ONU — dont des rapporteurs spéciaux — décrivent des cas où des personnes en attente d'être renvoyées ont été placées en détention avant d'être expulsées et soulèvent des questions quant aux critères de sélection arbitraires et aux conditions d'éligibilité. Cette lettre met en garde contre le fait que ce processus peut en soit constituer un traitement cruel, inhumain and dégradant.”
Des organisations de défenses des droits humains ont également documenté des traitements éprouvants lors de la détention et des expulsions. Une déclaration conjointe de groupes de soutien de réfugiés souligne que des personnes ayant été victimes de torture, de traite ou de violences graves ont été détenues dans des centres semblables à des prisons, soumises à des contraintes, à l'isolement et à l'usage de la force lors de leur préparation à l'expulsion. Pour les survivants de traumatismes, de telles pratiques risquent de provoquer une retraumatisation et d'aggraver leurs troubles de santé mentale.
Un rapport publié par l'une de ces organisations fait état de cas où des victimes de torture et de violences extrêmes ont été soumises à des procédures d'expulsion sans aucune protection appropriée. Parmi elles des personnes originaires de zones de conflit comme le Soudan et la bande de Gaza, où la guerre et le génocide ont contraint des millions de personnes à fuir.
Des organisations de la société civile au Royaume-Uni et en France ont exhorté les compagnies aériennes et les entreprises participant aux vols d'expulsion à reconsidérer leur rôle dans ce dispositif. Dans des lettres coordonnées, 28 ONG ont appelé les transporteurs à ne plus coopérer aux expulsions, qu'elles qualifient de « cruelles et forcées » soulignant que des victimes de la traite des êtres humains et de l'esclavage moderne figurent parmi les personnes concernées.
Un porte-parole d'une coalition de défense des droits a déclaré que cette politique « est une manière déshumanisante de traiter des personnes venues chercher refuge contre la guerre et les persécutions, » affirmant que ce système revient en fait à échanger des individus afin d'atteindre des objectifs politiques plutôt que de protéger leurs droits.
Les gouvernements ayant adopté cet accord affirment qu'il est conforme au droit national et international et qu'il peut contribuer à réduire les traversées maritimes dangereuses. Cependant, des défenseurs des droits humains s'interrogent sur le respect des garanties essentielles, ainsi que sur l'existence d'une évaluation adéquate des besoins de protection avant les expulsions.
Des experts de l'ONU ont posé aux deux gouvernements des questions détaillées sur des aspects non rendus publics du projet pilot, notamment sur la manière dont est décidé qui est renvoyé et sur les garanties mises en place pour prévenir le refoulement en chaîne — c'est-à-dire le renvoi de personnes vers un lieu où elles pourraient être exposées à un danger.
Quand les politiques d'asile sont construites autour d'un échange bilatéral plutôt que sur les besoins de protection individuels, le concept même des droits humains universels en est affaiblit, affirment les critiques. Les mises en garde des experts de l'ONU et les réactions de la société civile soulèvent un débat plus large, quant à savoir si de tels projets pilots respectent l'esprit de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés et les obligations en matière de droits humains qui y sont associées.
Alors que cet accord entre le Royaume-Uni et la France perdure, il reste à savoir jusqu'où les États peuvent concilier contrôle des migrations et protection de la dignité et des droits des personnes en quête de refuge. Si la protection venait à dépendre d'échanges politiques, le droit à l'asile pourrait être réduit à une simple opération comptable plutôt qu'à un droit individuel inviolable.
Aperçu de la situation de la liberté de la presse au Cambodge, Malaisie, Philippines et Indonésie
Initialement publié le Global Voices en Français

Les journalistes philippins de Manille ont organisé une cérémonie d'allumage de bougies pour dénoncer les assassinats de journalistes et autres attaques contre la presse. Photo tirée du post Facebook de Lito Ocampo. Utilisée avec permission.
Les groupes de presse et les défenseurs des droits humains de toute l'Asie du Sud-Est ont célébré la Journée mondiale de la liberté de la presse (JMLP) en mettant en lumière les menaces qui pèsent sur la liberté d'expression dans leurs pays respectifs.
Le thème de la JMLP 2025, « Reportage dans le meilleur des mondes – L'impact de l'intelligence artificielle sur la liberté de la presse et les médias, » a mis en lumière les opportunités et les défis posés par les nouvelles technologies numériques sur la manière dont les journalistes accomplissent leur travail dans un paysage médiatique en pleine mutation.
Au Cambodge, plus de 10 organisations de la société civile (OSC) et réseaux ont rassemblé une centaine de participants dans le cadre d'un forum où diverses parties prenantes ont discuté de la situation de la liberté de la presse dans le pays.
Ils ont notamment cité le rapport de 2024 de l’Association de l'Alliance des Journalistes cambodgiens qui a documenté 41 cas de harcèlement impliquant au moins 64 journalistes. Le rapport indique également que trois licences médiatiques ont été révoquées au cours de l'année écoulée.
Dans une déclaration commune, les OSC ont averti que « l'érosion continue de la liberté de la presse étouffe non seulement nos voix et celles du peuple cambodgien, mais porte également atteinte à l'essence même de notre démocratie ». Ils ont publié une liste de recommandations, incluant notamment la protection des médias indépendants. Leur déclaration disait :
Garantir un environnement libre, sur et sécurisé — tant en ligne que hors ligne — afin que les journalistes et les médias puissent exercer leur métier sans restriction ni crainte.
Mettre fin à toutes les formes de harcèlement contre les journalistes et les médias qui traitent des questions d'intérêts publics — telles que les droits fonciers, l'accès aux ressources naturelles et la responsabilité du gouvernement — qui sont souvent injustement qualifiées de « sensibles ».
Le Centre cambodgien pour les droits de l'homme a mis en ligne une vidéo mettant en scène le journaliste Sam Oudom, qui exhorte les autorités à cesser de harceler les journalistes indépendants et à écouter la voix des citoyens ordinaires.
En Malaisie, le Centre pour le Journalisme Indépendant (CJI) s'est penché sur l'impact de l'IA sur les médias locaux, mais a également souligné l'héritage dangereux du « contrôle autoritaire des médias ».
Lorsque des considérations économiques conduisent à utiliser l'IA comme un substitut plutôt que comme un soutien au journalisme humain, le public subit la perte d'un reportage contextuel et de terrain essentiel à la démocratie participative.
Néanmoins, l'IA n'est pas l'unique cause des problèmes qui affligent le paysage médiatique malaisien. Ceux-ci trouvent leur origine dans des décennies de contrôle autoritaire des médias, des structures de propriété opaques, ainsi que des harcèlements et intimidations juridiques.
Le CIJ a insisté pour que soient révisées et réformées les lois souvent utilisées comme armes contre les détracteurs et les journalistes critiques, telles que la loi de 1948 sur la sédition, l'article 233 de la loi modifiée de 1998 sur les communications et le multimédia, et la loi récemment adoptée de 2024 sur la sécurité en ligne.
La CIJ a exprimé de l'espoir que l'adoption du projet de loi sur le Conseil Malaisien des Médias (MMC) « marque un potentiel tournant » dans l'amélioration de la situation des médias.
La Journée mondiale de la liberté de la presse 2025 est un appel à l'action. La Malaisie doit aller au-delà des améliorations symboliques et investir dans un changement structurel réel. L'intelligence artificielle doit être exploitée de manière éthique, non pas comme un substitut permettant de réduire les coûts, mais comme un outil qui complète et valorise le journalisme d'intérêt public. Le Conseil Malaisien des Médias doit être habilité à protéger la liberté des médias, et les journalistes doivent être soutenus, et non réduits au silence.
Dans une déclaration, Vilasini Vijandran, directrice exécutive par intérim d'Amnesty International Malaisie, a critiqué le gouvernement Madani en place pour avoir renié sa promesse de mettre fin à la censure des artistes et des journalistes.
Amnesty International Malaysie met en garde contre la montée de l'autoritarisme et de la répression dans le pays.
« Les mesures prises par le gouvernement Madani en 2024 n'ont pas seulement échoué à lever les restrictions de longue date sur la liberté d'expression, mais ont aussi activement aggravé les menaces qui pèsent sur ces droits. »
1 pic.twitter.com/VVG6QyFloC — BFM News (@NewsBFM) 29 avril 2025
Aux Philippines, le nombre d’assassinats de professionnels des médias a diminué, mais les agressions contre les journalistes se sont aggravées selon les observations du Centre pour la liberté et la responsabilité des médias (CMFR) et de l’Union nationale des Journalistes des Philippines (UNJP). Dans un rapport récent, ils ont enregistré 184 incidents liés à la liberté de la presse au cours des trois premières années du mandat de l’actuel gouvernement Marcos. Cela représente une augmentation par rapport aux 128 cas enregistrés au cours de la première moitié du mandat du gouvernement précédent.
Le CMFR a affirmé que « la liberté de la presse et son plein exercice doivent pouvoir s’exercer dans un environnement exempt de toute crainte de représailles ». En ce qui concerne la baisse du nombre d’assassinats de journalistes sous la présidence de Marcos, le rapport indique que le faible taux de condamnation et le nombre restreints d’affaires portées devant les tribunaux « sont des signes évidents d’une culture de l’impunité qui perdure ».
L’assassinat récent d’un journaliste et éditeur âgé de 89 ans a été signalé comme sujet de préoccupation par des organismes de surveillance des médias, notamment le Comité pour la protection des journalistes.
Le meurtre par balle de Juan Dayang, l’un des éditeurs de presse les plus en vue des Philippines, montre que le gouvernement du Président Ferdinand Marcos Jr. n’a pas pris les mesures nécessaires pour mettre fin aux meurtres de journalistes. Les autorités doivent tout mettre en œuvre pour identifier ses assassines, découvrir leurs motivations et les traduire en justice.
L’UNJP a ajouté que « les incidents récents montrent que notre combat pour la liberté de la presse, la sécurité des médias ainsi que la sécurité de l’emploi et les droits économiques de notre secteur se poursuit. ». La déclaration du CMFR résume ainsi le rôle des médias dans la société : « Sans une presse libre et sans crainte, la démocratie meurt en silence. »
En Indonésie, l'Alliance des journalistes indépendants (AJI) a recensé 38 cas de violences à l'encontre de journalistes au cours des cinq premiers mois de l'année, soit plus de la moitié des 73 incidents signalés en 2024.
Dans une interview accordée au Jakarta Post, Bayu Wardhana, secrétaire général de l'AJI, a évoqué les difficultés auxquelles les journalistes sont souvent confrontés dans le cadre de leur travail en Indonésie.
Les médias se heurtent souvent à des obstacles lorsqu’ils cherchent à obtenir des informations ; on leur impose de ne couvrir que ce que souhaitent les dirigeants ; on leur interdit de rendre compte des actes de violence commis par les forces de l’ordre lors de la dispersion des manifestants ; et on les pousse à servir d’outil de relations publiques pour le gouvernement.
Par ailleurs, l’Association indonésienne de la presse étudiante (PPMI) a révélé qu’entre 2013 et 2021, 331 cas de violences contre la presse étudiante avaient été commis par les autorités universitaires et locales.
La présidente de l’AJI, Nani Afrida, a déclaré lors d’un séminaire organisé par la PPMI que, contrairement au rapport du Conseil de la presse, « la réalité sur le terrain dresse un tableau bien plus sombre ». Elle a ajouté que la presse estudiantine était également la cible d’attaques constantes.
Les défis à venir gagnent en complexité. D'une part, nous sommes confrontés à des contenus préjudiciables, à des canulars, à la désinformation, à la mésinformation, aux discours de haine et à bien d'autres phénomènes ; d'autre part, la presse étudiante est également la cible de la censure, de pressions institutionnelles et même d'attaques informatiques.
Le nouveau documentaire TASBAQA nous plonge dans l'écosystème centenaire du plateau d'Oust-Ourt.
Initialement publié le Global Voices en Français

Une tortue de Horsfield. Photographie de Saxon Bosworth. Utilisée avec permission.
Un article écrit par Albert Otkjaer pour Vlast.kz ; publié le 19 août 2025. Une version éditée de l'article est diffusée sur Global Voices dans le cadre d'un partenariat médiatique.
Le vaste plateau d'Oust-Ourt ; un désert transfrontalier au sol argileux qui s'étend sur le Turkménistan, l'Ouzbékistan et le Kazakhstan occidental ; abrite la tortue de Horsfield, connue sous le nom de Tasbaqa en kazakh.
Dans cette région, l'activité humaine représente la principale menace pour cette espèce ainsi que pour d’autres. Les tortues sont vendues, accidentellement tuées ou encore piégées dans les fosses à bétail.

Le plateau D’Oust-Ourt au Kazakhstan occidental. Photographie de Saxon Bosworth. Utilisée avec permission.
Le réalisateur britannique Saxon Bosworth a récemment achevé son dernier film, TASBAQA, un court métrage documentaire sur la vie de la tortue de Horsfield, une espèce menacée.
Yuliya Zaugg, directrice du Fonds Tasbaqa ; une association de protection de l'environnement consacrée aux tortues de Horsfield ; estime que le film donne une voix aux tortues.

Une tortue de Horsfield. Photographie de Saxon Bosworth. Utilisée avec permission.
« Le film de Saxon montre comment est censée être la vie d’une tortue, un mode de vie menacé par l'activité humaine dans son écosystème » a déclaré Zaugg à Vlast.
En juillet, Bosworth a présenté TASBAQA à la Royal Geographical Society de Londres. Vlast a interviewé Bosworth au sujet du film et de son importance.
Albert Otkjaer (AO) : Qu'est-ce qui vous a poussé à réaliser ce film ?
Saxon Bosworth (SB) : Il y a peu de films ou de médias qui ont pour sujet la biodiversité du plateau. Je n'ai découvert le plateau d'Oust-Ourt qu’en 2020 lors d’un voyage. Je me trouvais au Karakalpakstan, conduisant le long des crêtes escarpées qui mènent à la mer d'Aral pour documenter la dernière espèce vivante de la Grande Aral, l’artémie.
J'ai été époustouflé par les couches de roche vieilles de 21 à 23 millions d'années qui composent les « chinks » (falaises) et les « sors » (vallées) du majestueux Oust-Ourt. Quelques années plus tard, j'ai commencé à imaginer un projet d’étude de la biodiversité du plateau. Suite à de longs échanges avec des chercheurs locaux, j'ai découvert la tortue de Horsfield sauvage et j’ai fait de son histoire unique mon sujet principal.
AO : De quoi parle le film ?
SB : Le spectateur suit une journée dans la vie de la tortue, cette journée est représentative des deux à trois mois d’activité annuels d’une tortue de l’Oust-Ourt. Elle s’éveille fin mars, s'accouple et se nourrit, puis retourne à un stade d’hibernation en mai. Je voulais montrer la tortue de Horsfield vivant sa vie téméraire, sauvage et réelle ; parce que c'est quelque chose qui n'est pas communément compris, ou peut-être difficile à imaginer pour tout le monde, moi compris. À quoi ressemble le quotidien dans la vie d'une tortue sauvage ? Comment ont-elles adapté leur mode de vie à un milieu si extrême et vaste que le plateau d'Oust-Ourt ?
Il y a là une relation ancestrale entre les espèces et l'écosystème. C'est un thème que je trouve vraiment envoûtant. Le sujet du film est cette symbiose entre le plateau et la tortue, une relation vieille de plus d'un million d'années. C’est pour moi le sujet principal de ce film. Nous savons que les tortues hibernent sur de longues périodes, mais la Tasbaqa de l'Oust-Ourt dort jusqu'à 10 mois. Sa capacité d’adaptation est exceptionnelle.
AO : Comment s’intègre la dombra, instrument de musique national du Kazakhstan, dans ce projet ?
SB : J’ai toujours voulu une bande originale composée de musique Kazakhe pour ce film. Des amis m’ont fait découvrir Kosaman Saparbayev et Ali Akyltai, le reste a suivi tout naturellement.
La dombra a une profondeur émotionnelle immense. Bien qu’elle ait une apparence simple avec seulement deux cordes, c’est un instrument puissant grâce à une combinaison de technique, d’intelligence émotionnelle et de profondeur. Cet album est réalisé par deux virtuoses de la dombra ; Kosaman de Janaozen dans la région du Mangystau à l’ouest et Ali de Almaty à l’est ; je n’en suis que le curateur. Ces deux artistes apportent leur style régional de dombra à l’album.
Kosaman joue du Tokpe kuy et Ali joue du Shertpe kuy. Ces deux styles différents se complètent à merveille. Dans le film, les scènes douces comme celle de la tortue qui s’éveille et vit sa vie sont accompagnées par la dombra d’Ali et les scènes dramatiques, comme la scène de combat, sont accompagnées par la musique épique de Kosaman. L'union de leurs forces et de leurs styles couvre le paysage émotionnel du court métrage.
AO : Qu'espérez-vous que les gens retiennent du film ?
SB : J'aime l'idée qu'un spectateur puisse se faire sa propre opinion lors du visionnage, qu'il puisse voir et comprendre des éléments que même moi, en tant que créateur, je ne peux peut-être pas voir.
Yuliya, du Fonds Tasbaqa, a déclaré : « Ces humbles tortues n'ont pas la parole dans le monde que nous sommes en train de construire. Mais grâce à ce film, elles gagnent en visibilité pendant un instant, pas seulement pour leur espèce, mais pour d’autres également. »
Je serais ravie que ce film puisse donner la parole à des créatures sans voix. Je recommande aux gens de s’informer sur le Fonds Tasbaqa dont l’un des objectifs principaux est de faire connaître cette tortue. Le film réalise un savant mélange entre narration et effort de conservation en faisant découvrir le mode de vie téméraire d’une tortue de Horsfield.
J’espère sincèrement que ce film et sa campagne permettront à la tortue et au Fonds Tasbaqa de rallier des alliés et des amis à leur cause pour les soutenir et les défendre dans les années à venir.
La bande originale du documentaire est disponible sur les plateformes de streaming (live performance, Spotify, Apple Music, YouTube).