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Asie du Sud : guerres de l'eau et hydro-hégémonie

Mon, 14 Jul 2025 18:51:26 +0000 - (source)

La construction du plus grand barrage au monde permettrait à la Chine de contrôler l'approvisionnement en eau de l'Asie du Sud.

Initialement publié le Global Voices en Français

 

A cross-section of the Yarlung Tsangpo river in Tibet. China intends to build a massive dam on this river in the coming years, stirring regional controversy.

Coupe transversale du fleuve Yarlung Tsangpo au Tibet. La Chine a l'intention de construire un barrage gigantesque sur ce fleuve dans les années à venir, suscitant une controverse dans la région. Maxisheng18CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Cet article a été soumis dans le cadre de la bourse Global Voices Climate Justice, qui met en relation des journalistes issus de pays sinophones et du Sud global afin d’enquêter sur les effets des projets de développement chinois à l’étranger. Retrouvez d’autres articles ici.

Il s’est écoulé beaucoup de temps depuis l’annonce par la Chine, au mois de décembre 2024, de la construction du plus grand barrage au monde sur le fleuve Brahmapoutre (ou Yarlung Tsangpo) au Tibet, dont l’objectif est de produire 60 000 mégawatts d’électricité (soit 300 milliards de kilowattheures) par an. La centrale hydroélectrique de Medog, évaluée à 137 milliards de dollars, et dont le début de l’exploitation commerciale est prévu pour 2033, a capturé l’imagination des médias et ingénieurs du monde entier en raison non seulement de son potentiel énergétique, mais aussi de ses impacts écologiques.

Map of the Yarlung Tsangpo River watershed, which drains the north slope of the Himalayas.

Carte du bassin hydrographique du fleuve Yarlung Tsangpo, qui draine le versant nord de l'Himalaya. CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

En Inde, la décision est vivement contestée en raison des possibles répercussions en aval, étant donné que la modification du débit du fleuve pourrait non seulement avoir des incidences sur les réserves d’eau potable et sur l’agriculture, mais aussi augmenter les risques d’inondations et de sécheresses soudaines. Dans les États du nord-est de l'Inde, y compris ceux d’Arunachal Pradesh et d’Assam, le fleuve fait vivre près de 130 millions de personnes et préserve six millions d'hectares de terres agricoles. Des hydrologues indiens ont également dénoncé le fait que le barrage pourrait obstruer le flux de sédiments et réduire la fertilité du sol de la région.

En contrepartie, le gouvernement indien a proposé la construction de plusieurs barrages hydroélectriques sur la rivière Siang (Projet hydroélectrique d’Upper Siang), générant 11 000 mégawatts. Par ailleurs, le réservoir sera capable de contenir 9 milliards de mètres cubes d’eau afin de réguler les débits durant la saison sèche, et est conçu « pour faire office de tampon en cas de lâchers d’eau excédentaires et soudains de barrages chinois ». Ironiquement, dans l’état indien d’Arunachal, de nombreux habitants se sont opposés au projet et ont défilé dans les rues en signe de protestation, déclarant que l’étude de faisabilité serait menée en secret. Ils craignent également un déplacement massif de la population et un changement démographique éventuel en raison de l’afflux d’étrangers.

D'autre part, le Bangladesh, qui souffre déjà de graves pénuries d’eau accentuées par la crise climatique, dépend en grande partie du fleuve (connue localement sous le nom de Jamuna) pour 55 % de ses besoins en irrigation, eau potable et pêche. Dans le pays, plus de 160 millions de personnes sont affectées par son débit. Selon un rapport publié en 2022 par le ministère de l’Environnement du Bangladesh, une réduction de 5 % du débit pourrait mener à une baisse de 15 % de la production agricole dans certaines régions.

En conséquence, les autorités bangladaises craignent que le barrage ne réduise le débit de l’eau durant la saison sèche, et ont demandé à la Chine de réaliser une évaluation environnementale, une étude de faisabilité, une évaluation des impacts climatiques, et une estimation des risques de catastrophes.

À l’heure où le Mouvement anti-barrages a pris de l’ampleur au niveau mondial en raison de leur coût social et environnemental, les pays de cette partie du globe envisagent d’investir dans le développement de mégaprojets dans les montagnes de l’Himalaya, déjà fragilisées par leur disposition aux catastrophes naturelles, amplifiées de nos jours par la crise climatique. L’Himalaya est aussi une région à forte activité sismique, où se produisent fréquemment des vidanges brutales de lacs glaciaires, un phénomène durant lequel la rupture de lacs provoque de très fortes inondations à l’intérieur des terres, semblables à un tsunami. La centrale hydroélectrique de Medog sur le fleuve Brahmapoutre n’est que le dernier exemple d’un tel projet titanesque.

Par ailleurs, les médias officiels affirment que la centrale hydroélectrique de Medog est un projet fiable et écosensible qui permettra à la Chine d’atteindre ses objectifs en matière de neutralité carbone. Ils ont également ajouté que « le barrage n’aura pas d’incidence négative sur les cours inférieurs du fleuve » et qu’il « continuera à desservir les pays en aval », en plus de participer à la prévention des sinistres et aux opérations de secours.

L'importance du fleuve Brahmapoutre

Le Brahmapoutre est un fleuve transfrontalier dans l’Himalaya qui couvre la Chine, le Bhoutan, l’Inde et le Bangladesh. Il prend sa source près du mont Kailash au Tibet (où il porte le nom de Yarlung Tsangpo), parcourt 1 700 kilomètres à travers la Chine avant d’arriver tout d’abord en Inde (après un brusque tournant vers le sud), puis au Bangladesh (où il est appelé Jamuna), où il se jette dans le golfe du Bengale pour finalement se mêler aux eaux du Gange.

“The Great Bend” of the Yarlung Tsangpo River.

« The Great Bend » du fleuve Yarlung Tsangpo. Capture d'écran sur YouTube.

La centrale hydroélectrique de Medog est en cours de construction au niveau de « Great Bend », avant que le fleuve ne traverse l’État d’Arunachal Pradesh, puis celui d’Assam en Inde, et ne plonge subitement de 2 000 mètres sur une distance de 50 kilomètres pour devenir le Brahmapoutre, un fleuve capable alors de générer 60 000 mégawatts.

Pékin a défendu la construction du barrage comme faisant partie de la transition énergétique de la Chine, affirmant que la centrale aiderait à atteindre d’ici 2030 les objectifs climatiques du pays (notamment celui de la neutralité carbone), en réduisant considérablement sa dépendance au charbon. La Chine est déjà un leader mondial en matière d’énergie propre, grâce à d'importants investissements dans l’hydroélectricité et les panneaux solaires, entre autres.

Lors d’un entretien avec Global Voices,  Kunda Dixit, un journaliste et écrivain basé à Katmandou, qui enseigne dans le domaine de la communication climatique, explique comment le barrage pourrait affecter la région :

One would need to build three to four large coal plants to generate as much energy as Medog, so from perspective of the health of the planet, the dam may not be so ecologically harmful, and India might actually benefit from water regulation on the Brahmaputra as the climate worsens.

But we have to look at the impact on the riverine ecosystem. We must also ask where all that energy is going to be used? If it is to feed consumerism in China and the world, and the quest for endless economic growth that got us into this mess in the first place, it might not help anybody in the long run.

Il faudrait construire trois ou quatre gigantesques centrales à charbon afin de produire autant d’énergie que celle de Medog ; donc du point de vue de la santé de la planète, le barrage n’est peut-être pas aussi néfaste pour l’environnement, et, alors que la crise climatique s’aggrave, l’Inde pourrait en fait bénéficier d’une régulation du débit de l’eau sur le Brahmapoutre.

Mais il est nécessaire de considérer l’impact sur l’écosystème fluvial. Il est aussi important de se demander où toute cette énergie sera utilisée ? Alimenter le consumérisme de la Chine et du reste du monde, et entretenir la quête d’une croissance économique sans fin qui nous a conduits à la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement, pourrait n’être bénéfique pour personne à long terme.

Les arguments de la Chine

L'une des principales stratégies utilisées par la Chine pour influencer l’opinion publique est d’établir de manière précise le schéma narratif d’un sujet donné, pour ensuite le diffuser en ligne par le biais d’un écosystème coordonné. Il s'agit notamment de collaborer avec des influenceurs connus, qui partagent ou révisent le message afin de l'adapter à leur public, ainsi que de créer de faux comptes de médias sociaux ou des comptes anonymes qui publient un contenu quasi identique afin d'accroître artificiellement la visibilité et la légitimité perçue du récit.

Prenons l’exemple du barrage sur le fleuve Yarlung Tsangpo, dont une simple recherche sur Baidu (le moteur de recherche le plus populaire en Chine) renvoie des centaines d’articles qui se ressemblent étrangement ; ils tiennent tous le même discours qui adresse plusieurs points essentiels, à commencer par son énorme potentiel hydroélectrique.

Selon l’état chinois et les médias qui lui sont affiliés, le canyon du Yarlung Tsangpo est l’une des gorges les plus spectaculaires et les plus riches en ressources naturelles au monde. Plus profond que le Grand Canyon, grâce à une dénivellation de plus de 6 000 mètres, la Chine insiste que le site offre les conditions idéales en matière de développement hydroélectrique.

Le gouvernement affirme également que la production annuelle d’électricité pourrait atteindre 300 à 400 milliards de kilowatts par heure, et que le projet, salué pour sa contribution aux objectifs de neutralité carbone à l'échelle mondiale, mènerait à une baisse considérable de la consommation de charbon et d’émissions de CO₂.

Par ailleurs, les médias d’État décrivent le barrage non pas comme juste un projet capable de répondre à une demande croissante d’énergie, mais aussi comme l’un des maillons d’une stratégie nationale ambitieuse. Dans le cadre du programme « Transport de l’électricité d’Ouest en Est » (West-to-East Power Transmission), la centrale hydroélectrique de Medog au Tibet approvisionnerait de l’énergie propre aux régions industrielles orientales, réduirait la dépendance au charbon, et renforcerait l’autonomie énergétique du pays. Le projet démontre aussi la capacité de la Chine à développer et à contrôler pleinement le cours supérieur du fleuve, et vise à promouvoir le développement économique du Tibet et renforcer la sécurité frontalière. Enfin, le barrage est dépeint comme un moyen de lutter contre les inondations et les sécheresses, et aussi de favoriser la gestion des eaux transfrontalières pendant les saisons sèches.

Par ailleurs, les médias chinois laissent entendre que les objections de l’Inde au projet sont basées sur une méfiance d’ordre géopolitique plutôt que sur des questions environnementales. Certaines sources affirment en outre que Medog est un barrage au fil de l’eau (donc sans possibilité de stockage à grande échelle) et scientifiquement conçu pour éviter de nuire à l’environnement. Ces inquiétudes s'inscrivent dans un contexte plus large d’appréhension de l'Inde à l'égard des programmes d'infrastructures de la Chine dans la région, tels que le Corridor économique sino-pakistanais ou la ligne ferroviaire entre la Chine et le Népal, le barrage de Yarlung Tsangpo étant cité comme le dernier exemple en date de son mécontentement.

Une source anonyme du gouvernement chinois s’est exprimé sur le sujet auprès de Global Voices : « Le projet du barrage de Yarlung Tsangpo est classé comme confidentiel. Notre position officielle est qu’à l’heure actuelle, les médias étrangers se servent de cette polémique pour dénigrer et compromettre nos efforts continus en matière d’infrastructures nationales. »

L'hydro-hégémonie entre l'Inde et la Chine

Il est possible que la construction de la centrale soit catastrophique à bien des égards pour l’Inde, non seulement sur le plan écologique ou hydrologique, mais aussi géopolitique. Alors que la demande en eau s’intensifie et qu’une régulation de l’eau devient essentielle en raison de l’impact croissant de la crise climatique, le barrage, dont la Chine est le pays riverain le plus en amont, pourrait représenter un moment charnière dans la dynamique des pouvoirs régionaux en Asie du Sud, et compromettre gravement la sécurité, la stabilité et l'influence de l'Inde.

Selon le gouvernement indien, l’énorme capacité du barrage « pourrait permettre à la Chine de contrôler le débit du cours d’eau, posant ainsi une menace stratégique ». D’ailleurs, concernant la centrale hydraulique de Medog, de nombreux experts s’accordent à dire que la préoccupation principale de l’Inde n’est pas une question de disponibilité et de débit, mais plutôt de sécurité.

Selon des sources de Pékin, l’Inde s’oppose systématiquement aux développements d’infrastructures de ses pays voisins, qu’il s’agisse des projets chinois au Népal, du Corridor économique sino-pakistanais, ou maintenant du barrage de Yarlung Tsango. En outre, la Chine considère les tentatives de l’Inde pour faire pression sur les États-Unis et d’autres alliés occidentaux, afin qu’ils rejettent sa construction, comme faisant partie d’une stratégie d’endiguement géopolitique de plus grande envergure, plutôt que comme l’illustration de réelles préoccupations environnementales ou humanitaires. Lors d’un entretien avec la chaîne CCTV (contrôlée par l’État), le ministre chinois des Affaires étrangères a déclaré :

Regarding the hydropower project on the lower reaches of the Yarlung Tsangpo River, China has already made its position clear. I would like to reiterate that the construction of this project has undergone rigorous scientific assessment and will not have any adverse impact on the ecological environment, geology, or water resource rights of downstream countries. On the contrary, it will to some extent contribute to disaster prevention, mitigation, and climate change adaptation downstream.

La Chine a déjà clairement exprimé sa position concernant le projet d’une centrale hydraulique sur le cours inférieur du fleuve Yarlung Tsangpo. Je tiens à rappeler que sa construction a fait l’objet d’une évaluation scientifique rigoureuse et ne comporte aucun risque environnemental ou géologique, ou n’entrave aucun droit d’accès aux ressources en eau des pays situés en aval. Bien au contraire, le barrage contribuera à la prévention de catastrophes, et à l’atténuation des changements climatiques ainsi qu’à leur adaptation.


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